| Impromptu
par In The Moonlight
Le Caméléon
Impromptu par In The Moonlight [Reviews - 21]
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Note de l'auteur: Merci à Lily pour la bêta-lecture.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, l’idée de départ m’est venue d’un épisode de Madame est servie. Si si, c’est vrai. Et l’histoire était censée être drôle – désolée, la situation m’a échappée...
Merci à Lily pour la bêta-lecture.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, l’idée de départ m’est venue d’un épisode de Madame est servie. Si si, c’est vrai. Et l’histoire était censée être drôle – désolée, la situation m’a échappée...
Elle n’est pas chez elle.
Je le sais parce que ça fait deux heures que je suis en planque et je ne l’ai pas vue entrer dans la maison. On est la veille de Noël, il est six heures du soir, il est impossible qu’elle soit partie du bureau avant quatre heures, donc elle n’est pas chez elle. La lumière s’est allumée et éteinte à quelques reprises dans deux ou trois pièces de la grande maison, mais ce n’est que le système de sécurité qui fait son office : un simulateur de présence et des capteurs reliés à un poste de surveillance au Centre - plus que suffisant pour tenir éloignés des cambrioleurs motivés et entraînés. Je suis bien placé pour le savoir, la première fois, le dispositif m’a donné du fil à retordre – au moins trois minutes perdues pour décrypter le mot de passe.
Elle n’est pas chez elle, je pourrais donc entrer sans problème ; c’était mon idée de départ et c’est ce que je fais d’habitude. A cette différence près qu’il n’y a d’habitude pas de voiture de surveillance du SIS – le service de sécurité interne du Centre – garée dans une contre-allée. Ils sont discrets, ils utilisent une de ces petites fourgonnettes qu’affectionnent les artisans, ce qui présente un double avantage : personne ne prête attention à une fourgonnette d’artisan et ils peuvent y transporter tout leur matériel.
J’aurais pu m’introduire dans la maison à leur nez et à leur barbe, ça n’aurait pas été la première fois que j’aurais joué avec des agents du Centre, mais je commence à me faire vieux pour ce genre de plaisanteries, sans mentionner le fait que j’ai récupéré d’excellents CD de blues que j’ai enfin l’occasion d’écouter en toute tranquillité, ou presque. Et, autant avouer la vérité, je ne veux pas lui attirer des ennuis s’ils se rendent compte de quelque chose. La placer dans des situations impossibles et la rendre dingue est une chose, tant que je garde le contrôle de la situation, mais jouer à qui perd gagne avec le SIS en est une autre.
Ils ne m’ont pas vu, je le sais parce que dans le cas contraire, une troupe susceptible de mener une opération d’envergure dans un petit pays d’Amérique du Sud me serait déjà tombée dessus. Ils ne m’ont pas vu parce que je suis un Caméléon, parce que pendant trente ans, ils m’ont poussé, entraîné pour que je développe des capacités qui se retournent à présent contre eux.
A dix-huit heures vingt-deux, ils démarrent et avancent dans la contre-allée. Je m’enfonce dans mon siège, prêt à mettre le contact, me demandant si je n’ai pas sous-estimé les nettoyeurs. Mais le chauffeur, invisible dans l’habitacle sombre, marque une pause pour s’assurer qu’aucune voiture n’arrive sur la rue principale et il prend sur sa droite, s’éloignant dans la direction opposée à ma position.
Plusieurs solutions : leur mission est terminée ; Parker arrive ; ils vont être relevés dans quelques minutes ; ils vont être relevés après qu’elle sera rentrée chez elle parce que, quel que soit l’entraînement qu’ils ont reçu, elle a passé sa vie au Centre, elle est capable de les repérer en un rien de temps et de casser les dents de quiconque à ordonné qu’on la mette sous surveillance. “Quiconque” étant selon toute vraisemblance Lyle ou Raines. Dans tous les cas, je ne dispose pas de beaucoup de temps : peut-être est-elle allée faire ses achats de Noël en débauchant, mais cela, songé-je partagé entre cynisme et morosité, ne devrait pas lui prendre beaucoup de temps.
J’attends encore deux minutes et comme rien ne se passe, aucun véhicule, aucun piéton, je ramasse le petit paquet posé sur le siège passager, retire les clefs du contact, descend de voiture et actionne prudemment la fermeture centralisée des portes – mon aura de Caméléon en prendrait un sacré coup si je me faisais pincer parce qu’un inconnu volait ma voiture. Il a neigé et le passage des voitures a tassé les flocons, formant un tapis blanc et brillant sur la chaussée, et je traverse rapidement la rue en prenant garde de ne pas glisser. J’ai du mal à croire que les déneigeuses ne sont pas venir faire un tour dans ce qui est un des quartiers les plus huppés de Blue Cove.
J’entre sans difficulté dans la maison et tape, presque automatiquement, le code du système d’alarme sur le petit boîtier près de la porte. Elle le change régulièrement parce que c’est ce qu’elle est supposée faire, et je l’obtiens régulièrement, de la même façon depuis plus de quatre ans. Au début, ça a fait partie de notre jeu du chat et de la souris, mais ce n’est plus le cas et je sais que le système n’est plus là pour moi mais pour les cambrioleurs – les vrais, ceux qui ne veulent rien d’autre que son matériel hifi, ses bijoux et les babioles hors de prix et d’un goût exquis qui ornent ses murs et ses étagères. Il ne m’arrête pas, non plus que ses véritables ennemis, Thomas en a fait l’expérience.
Le salon est plongé dans une semi-pénombre, éclairé indirectement par les lampes qui brillent dans la cuisine et dans la chambre, et je distingue, dans un angle, un sapin de Noël attendant d’être décoré. Une odeur de résine flotte dans la pièce et, l’espace d’une fraction de seconde, j’ai envie de parfaire l’image en préparant un feu dans la cheminée : Parker me balancerait certainement une réplique sarcastique, mais elle le ferait blottie au creux de son fauteuil préféré, en admirant le mouvements des flammes ; je ne dispose malheureusement pas de ce genre de temps, les nettoyeurs du SIS ont épuisé ma marge de manoeuvre.
Tout en progressant sans bruit sur le plancher ciré, j’attrape le petit manuscrit dans la poche de mon manteau. Je suis là pour le rendre à Parker en guise de cadeau. Officiellement. Officieusement, je suis là parce que... je ne sais pas exactement, peut-être parce que Carthis m’a laissé un sentiment d’inachevé – c’est un euphémisme. Quoi qu’il en soit, c’est malsain et dangereux : mon soi-disant cerveau de génie ne doit pas fonctionner correctement.
Il y a de la lumière dans la chambre, juste une petite lampe sur la coiffeuse, mais cela suffit à dispenser la clarté nécessaire et je distingue une robe, longue et noire, abandonnée en travers du lit. Cette attitude négligente ne ressemble pas à Parker et j’en déduis que, quoi qu’elle ait eu de prévu pour ce soir, elle a sans doute renoncé à ses projets avant de partir travailler. A part une soirée avec Sydney et Broots, je ne vois pas ce qu’elle pouvait avoir noté sur ses tablettes. Je ne l’imagine pas assister à une soirée organisée par le Centre pour ses clients – plus maintenant – ni à une petite réception familiale.
Un bruit soudain, une sorte de tintement, me fige au milieu de la chambre, à mi-chemin entre la porte et la fenêtre. Je retiens ma respiration, l’oreille aux aguets, mais le silence est retombé. Je vais prudemment jusqu’à la fenêtre, celle devant laquelle elle a aménagé une petite banquette où elle aime lire, et je jette un coup d’oeil dans la rue au travers des rideaux. Rien ni personne. Je relâche ma respiration et pivote sur moi-même pour déposer le livret relié de velours rouge sur le lit. C’est à ce moment là que je remarque le verre sur la table de chevet : massif, travaillé, en cristal parce que Parker a le goût du luxe.
Elle a recommencé à boire.
Je ne la qualifierais pas d’alcoolique – elle est assez intelligente pour savoir, dans un environnement tel que celui du Centre, maîtriser ses vices – mais il lui arrive indéniablement de trop boire. Un refuge comme un autre pour elle. Sans y songer, je soulève le verre pour l’examiner et, par acquit de conscience, j’y trempe les lèvres : mélange de vodka et de glace fondue, ce truc est sans doute là depuis hier soir. Je rempoche le petit manuscrit que je venais déposer et je me dirige en crabe vers la salle de bains. Qu’elle boive est une chose – mais lorsque Thomas est mort, elle a réussi à trouver un médecin assez stupide pour lui prescrire des barbituriques : j’avais déjà à l’époque fait un raid sans son armoire à pharmacie, mais cela ne signifie pas qu’elle n’a pas, depuis, renouvelé son stock. Elle travaille au Centre : elle peut trouver absolument n’importe quelle substance illicite ou objet illégal en claquant des doigts.
Je pose la main sur la poignée et pousse la porte de la salle de bains. Curieusement, la lumière ici aussi est allumée – et en une fraction de seconde, je comprends : assez vite pour me préparer à la suite, mais pas suffisamment pour faire marche arrière.
La mauvaise nouvelle, c’est que Parker est dans la salle de bains ; pire encore, le fait qu’elle m’a vu et que je ne peux donc pas battre en retraite. La bonne nouvelle, c’est qu’elle a quelque chose sur le dos – un petit quelque chose, certes, une serviette éponge moelleuse d’un blanc pur, mais c’est largement aussi couvrant que certains de ses tailleurs à micro-jupes. Elle est légèrement penchée en avant, prenant appui sur le rebord de la baignoire pour se passer du lait sur les jambes. De toute évidence, elle sort de la douche : ses cheveux, relevés en un vague chignon, sont humides et quelques mèches bouclent dans son cou. En sentant la porte s’ouvrir, elle s’est à moitié retournée et elle me regarde par-dessus son épaule, les yeux écarquillés, deux plaques rouges aux pommettes, mélange de surprise et de colère. L’image est jolie.
Jusqu’à ce qu’elle se mette à bouger, en tout cas. En une fraction de seconde, elle s’est redressée, retournée, a arrimé sa main gauche sur la serviette de bain pour l’empêcher de glisser et de la droite, elle me balance dessus tout ce qui se trouve à sa portée – chaussures, brosse à cheveux, tubes de crème, serviettes humides, vêtements. Une chemise roulée en boule me cueille en plein visage, la bouteille de lait corporel s’ouvre en chemin et manque d’éclabousser mon manteau en cachemire. Parfait. Elle n’est pas fichue de me loger une balle dans la jambe quand je me trouve à dix mètres en face d’elle, mais elle n’a aucun problème à me bombarder avec le contenu de sa salle de bains. A croire que je ne l’ai jamais assez mise en colère.
Je me rends compte que je me tiens là, sans rien faire, sans rien dire, sans bouger, depuis dix longues secondes lorsque l’un de nous deux parle : elle, bien sûr, pour m’ordonner d’une voix basse et sifflante, bien plus inquiétante que n’importe quel hurlement :
« Mais ferme cette foutue porte, espèce d’attardé ! »
Elle est à court de munitions et elle me foudroie du regard, plantée au milieu de la petite pièce embrumée, les mains accrochées à sa serviette comme si je pouvais avoir l’intention de la lui enlever. Partagé entre la stupéfaction et quelque chose que je me garderais bien d’analyser, je commence à battre prudemment en retraite. Je veux dire, en théorie, c’est la situation rêvée : elle est juste là, en face de moi, désarmée dans tous les sens du terme. Je pourrais la rendre folle de rage – encore plus folle de rage... – lui jouer pires sales tours que ceux que je lui ai joués depuis mon évasion. Mais ce que je n’avais jamais envisagé, c’est que Parker sans défense – quoi que ce concept soit tout relatif - me laisse désemparé.
« Parker, je...
- Ferme la porte, » répète-t-elle avec sécheresse mais moins durement. J’obéis et je l’entends, à travers la battant, élever la voix : « Et ne t’avise pas de filer, on va avoir une petite discussion. »
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