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Impromptu par In The Moonlight

Le Caméléon
Impromptu
par In The Moonlight
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La salle de bains dispose d’un verrou intérieur, mais je ne l’entends pas se fermer. De toute façon, qu’est-ce que je pourrais faire de pire, je suis déjà entré alors qu’elle était là-dedans. Je recule, envisage de ramasser les objets qui jonchent le sol de la chambre mais renonce en me disant qu’elle n’appréciera pas que je touche à ses affaires. La situation est inédite : généralement, je m’efforce plutôt, sans trop de mal, de la mettre en rogne.

Je retourne dans le salon, enlève mon manteau et en regardant autour de moi, je repère un plateau en argent sur lequel sont posés quelques verres et carafes. Je sers deux whiskies, les pose sur la table basse devant le canapé. Deux, trois minutes passent, et je commence à me demander ce qui la retient — est-elle en train d’endosser son armure de Mlle Parker ? Je retire le pare-feu de la cheminée et, en fin de compte, commence à préparer ce feu de bois, disposant papier journal, brindilles et bûches dans l’âtre. Le feu crépite déjà joyeusement lorsqu’elle entre sans un bruit. Pas d’attirail de Dragon Lady, noté-je au passage. Pas de maquillage, pas de brushing, pas de tailleur. Seulement une espèce d’ensemble d’intérieur en soie, une sorte de pyjama super-élégant, de grosses chaussettes et la bague en argent massif à son index. Une véritable pub pour cocooning stylé.

Elle traverse le salon comme une ombre. Je suis peut-être un Caméléon, habitué à me mettre dans la peau du premier venu, je connais peut-être les lieux, mais elle est chez elle et la façon dont elle se déplace ne manque pas de me le rappeler. Elle s’assoit dans le canapé vert amande, ramassant au passage un des verres sur la table.

Elle n’a pas prévenu le Centre, elle n’a pas sorti les menottes, elle n’a même pas récupéré le petit revolver qui se trouve dans sa table de chevet.

« Tu comptes rester debout longtemps ? » me demande-t-elle et je me dis que c’est sans doute ce que je peux espérer de mieux comme invitation à m’asseoir. Je m’assois donc, ni dans un fauteuil ni sur le canapé, mais au bord de la table basse, pas tout à fait en face d’elle, juste un peu décalé. Pendant quelques secondes, elle observe les flammes qui se tordent dans la cheminée, puis elle boit une gorgée de son whisky sans s’inquiéter de savoir ce que j’aurais pu y mettre et, finalement, elle se tourne vers moi et me dit : « Tu voulais que je sois là. »

Je tique. Etre analysé de la sorte par Parker n’est pas dans mes habitudes, cette partie du jeu est traditionnellement mon apanage. Je manque d’ironiser, de lui dire que la surprendre dans sa salle de bains ne fait pas partie de mes fantasmes, mais je me tais. Ce serait mal venu et ce serait lui offrir une cible facile. Après tout, de nous deux, ce n’était pas elle qui plaidait, dans cette voiture sur Carthis.

« Je... non, dis-je simplement. Mauvais timing. Mauvaise organisation.

- Tu n’es jamais mal organisé, Jarod. » Il y a presque de la gentillesse dans sa voix.

« Je ne m’attendais pas à ce que tu sois ici, c’est tout.

- Tu veux dire, tu es surpris de me trouver chez moi ? me raille-t-elle.

- Pourquoi est-ce que tu n’étais pas au Centre ? »

Elle me foudroie du regard. Pas autant que tout à l’heure dans la salle de bains, mais quand même, et je reconnais l’incongruité de ma question.

« C’est toi qui es entré chez moi par effraction. N’inverse pas les rôles. » En réalité, inverser les rôles, c’est elle qui l’a fait trente secondes plus tôt. Elle reprend, avec un demi-sourire : « Je me suis fait porter pâle, reconnaît-elle. Raines et mon frère la veille de Noël... sans façon. »

Je n’ai pas appelé le Centre, je n’ai pas appelé Sydney, je n’ai rien fait pour m’assurer qu’elle était effectivement au bureau ou en déplacement sur une piste quelconque, ou sur un des rares dossiers n’ayant pas trait à ma personne dont elle se charge encore de temps en temps. J’ai présumé qu’elle n’était pas chez elle parce que je ne l’ai pas vu entrer entre seize et dix-huit heures, j’ai négligé les marques laissant sous-entendre qu’elle pouvait être présente. Elle a raison, je voulais qu’elle soit là. Pas consciemment, pas volontairement mais, pour exprimer les choses à la façon de Sydney, mon ça a pris le pas sur mon moi.

« Je suis venu te donner... » Je me penche en avant, en direction du dossier du canapé sur lequel j’ai posé mon manteau. Le visage de Parker est à quelques centimètres à peine du mien, mais elle ne recule pas, elle me fixe dans les yeux avec un calme olympien. Je sens son souffle sur ma joue. La situation a quelque chose d’irréel. Depuis mon évasion, je me suis parfois retrouvé seul avec elle, quoi que brièvement, je me suis même retrouvé chez elle avec Sydney — mais je n’ai jamais été seul avec elle chez elle. Sans urgence, sans vie à sauver, sans obligation ni raison particulière. Ca a un côté familier, intime, bien plus intime que ce que nous avons partagé sur Carthis, d’une certaine façon.

Je parviens à attraper le petit ouvrage dans la poche de mon manteau et je le lui tends. Elle examine la reliure rouge, le minuscule cadenas, les mots Catherine Parker gravés en lettres d’or. Le journal de sa mère.

« Cadeau ? » Je hoche la tête. « Tu en as fait des photocopies ? » Je hoche de nouveau la tête et je devine l’ombre d’un sourire, pas sur ses lèvres mais dans ses yeux. Soit elle est de très bonne humeur, soit elle a décidé de conclure une trêve. Dans les deux cas, ce sera très éphémère, comme toujours.

« Qu’est-ce que tu veux, Jarod ? Ton comportement le plus normal depuis trente minutes a été lorsque tu es entré dans ma salle de bains — ce qui même pour toi n’est pas le parangon du banal.

- Je suis entré dans ta salle de bains des tas de fois, dis-je avec la prescience que le lui confirmer n’est pas une bonne idée.

- Pas quand j’y étais. »

Je me recule, soupire, et d’un même mouvement, me lève et me laisse tomber dans le canapé près d’elle. Elle ne bouge pas, elle fixe la cheminée. Ce feu était une bonne idée, ça nous fournit un prétexte pour ne pas avoir à nous regarder si le besoin s’en fait sentir.

« Je suis fatigué, je ne veux plus jouer à tout ça.

- Ce n’est pas moi qui fixe les règles. » Elle dit moi, mais j’entends nous. Tu fuis, je te poursuis. Nous ne fixons pas les règles. « Jarod, plaide-t-elle, on a déjà eu cette conversation. Ca ne sert à rien. Je ne peux pas...

- Tu ne veux pas. »

Elle hésite un instant mais renonce à argumenter.

« Peu importe. »

Je tends le bras pour attraper le deuxième whisky, celui que j’ai servi pour moi sans avoir l’intention de le boire, et d’un trait, je vide la moitié du verre. Je sens qu’elle me surveille du coin de l’oeil et, un bref instant, je m’étonne de ce comportement quasi-maternel. Avant de réaliser que ce qu’elle redoute, c’est que je m’effondre complètement ivre sur ses coussins. Une idée comme une autre.

« Qu’est-ce que tu veux, Jarod ? »

La question est la même que quelques instants auparavant, le ton est différent. Elle ne me demande plus ce que je veux dans l’existence en général ni pourquoi je m’emploie à faire de la sienne un enfer — parlez-moi d’inversion des rôles... — mais ce que je veux ce soir, maintenant, pourquoi je suis là. Une partie de moi se détache de la situation et nous voit tels que nous sommes en réalité : assis côte à côte, échangeant péniblement quelques mots sans nous regarder, un verre à a main. Comme un vieux couple. La pensée, et le whisky, me tire un ricanement idiot, et en même temps, il y a quelque chose de terriblement vrai dans cette idée. Pour la première fois, je me demande si c’est en réalité pour cette raison que Parker m’a rejeté sur Carthis. Ce ne sont pas les différences entre nous qui sont effrayantes, ce sont nos points communs.

Comme si elle avait suivi mon cheminement de pensée, ce qui est fort possible, elle n’attend pas ma réponse pour ajouter : « Il vaut mieux que tu t’en ailles. »

Une nouvelle gorgée de whisky, qui brûle tout sur son passage, bouche, oesophage et finalement estomac. Probablement parce que l’alcool m’a été interdit pendant une bonne partie de mon existence — ou plutôt parce qu’il m’a été forcé à des fins d’expérience — j’ai du mal à en boire pour le plaisir.

Il vaut mieux que tu t’en ailles. Ah ah, Mlle Parker, songé-je avec un léger vertige. Ce n’est pas ce que tu es supposée répondre. Qu’en penserait ton père ? Qui que soit ton père.

« Laisse moi rester, demandé-je, toujours sans la regarder.

- Pourquoi ? »

Je comprends volontairement de travers.

« Pour ce que tu veux. Manger quelque chose. Décorer le sapin. Fouiller tes fonds de tiroirs. » Je m’installe un peu plus confortablement dans le canapé. C’est peut-être à cause du whisky ou c’est peut-être parce qu’elle ne m’a pas encore sauté dessus toutes griffes dehors, mais je me sens plus à l’aise. « Tu sais, c’est pour ça que je suis entré dans la salle de bains. » Regard bleu interrogateur. « Il y avait un verre de vodka sur ta table de chevet. Je voulais vérifier que tu n’avais pas de somnifères dans ton armoire à pharmacie. »

Elle me regarde et je la sens fléchir, à la fois agacée et touchée. C’est usuellement, lorsqu’elle n’est pas obsédée par l’idée de me boucler dix étages sous terre, l’effet que je lui fais, que je lui ai toujours fait. Comme si elle avait du mal à supporter ce que je suis tout en étant incapable de s’en passer.

Un vieux couple pour de bon.

« Il vaudrait mieux que tu t’en ailles. »

Passage au conditionnel — est-ce que ce n’est pas bon signe ?

« Pourquoi est-ce tu n’arrêtes pas de dire ça ? me moqué-je. Tu es censée me ramener au Centre, pas me dire de ficher le camp.

- Si tu veux rentrer au Centre, ce n’est pas difficile : va te garer devant le poste de sécurité. L’agent de service recevra même une promotion grâce à toi. »

Aïe.

Le silence retombe entre nous et j’en profite pour l’observer. Elle est belle. Objectivement et subjectivement. Pas une de ces beautés classiques et apaisées mises en tableau et qui ornent les murs d’innombrables musées, mais celle de quelqu’un qui a affronté et survécu aux épreuves. Mentalement, je tends la main vers elle, je peux presque sentir sur ma paume le satiné de sa peau et de ses cheveux, et je recule aussi vite que je me suis approché. Pas de simulations avec elle. Elle est la première personne au Centre à m’avoir montré que la réalité valait bien mieux.

« Tu es encore là ? » dit-elle soudain. Sa voix est un murmure, couvrant à peine le grésillement des flammes.

« On ne se débarrasse pas de moi comme ça. »

Un demi-sourire lui échappe

« C’est que j’ai cru comprendre. »

Elle se penche pour poser son verre vide sur la table, mouvement qui déclenche une onde de chaleur et de parfum. Puis elle pivote sur le canapé pour s’asseoir de côté, le coude posé contre le dossier, la tempe au creux de la main.

« Je préférerais que tu t’en ailles, » me dit-elle gravement.

Encore ce conditionnel.

« C’est que j’ai cru comprendre. »

Elle se lève, je me lève et, même si ma vie en dépendait, je serais parfaitement incapable de dire, en cet instant précis, ce que nous allons faire.


FIN


5 mai 2003-13 juillet 2003


 

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